Société – Témoignages des Infirmières; Muriel, (Hautes-Alpes) : » Nous manquons de tout »; Marine (Ardèche): « Tout l’EPHAD est positif « 

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Témoignages des Infirmières; Muriel, (Hautes-Alpes) : » Nous manquons de tout »; Marine (Ardèche): « Tout l’EPHAD est positif « 

DES TEMOIGNAGES INIMAGINABLES et INCROYABLES EN FRANCE

MURIEL Nous donnons la parole à Muriel, infirmière libérale dans les Hautes-Alpes.

Comment se passe votre quotidien ?

Dans notre quotidien, nos tournées se sont allégées par la force du confinement. Les familles ont pris le relai de nos passages pour soins infirmiers : préparation et délivrance des traitements et des soins d’hygiène, car ils ont eu peur d’une part que nous soyons vecteurs du virus, ce qui est légitime, et pour nous libérer du temps.

Pour autant, nous travaillons plus de 12 heures par jour, nous changeons trois fois de masque, nous rentrons chez nous épuisés. Au quotidien nous faisons face au stress et à une réflexion perpétuelle sur le comment nous procédons, sur les consignes que nous donnons aux familles, aux patients. Nous rassurons.
Devant notre pas-de-porte, une serpillère imbibée d’eau de javel, nous mettons pantalon et veste au lavage et prenons systématiquement une douche entre deux tournées Covid19+ ou suspects et classiques. Je plains les collègues du Grand-Est et de la région parisienne.

Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Nous travaillons avec le stress sur cette vallée depuis le 17 mars. Les masques nous manquent, les surblouses (seulement 12 !) récupérées antérieurement lors de débranchement de chimio ou de perfusions. Nous n’avons pas de lunettes, pas de surchaussures.
Nous venons de prendre en charge des patients covid19+ sortis de secteur hospitalier et traités par Plaquenil 200 trois fois par jour. Et des patients suspects, venus d’ailleurs en France pour échapper à la foule des villes.
Nous prenons toutes les mesures drastiques qui s’imposent avec les moyens que nous avons et qui vont fondre comme neige au soleil – car la fréquence du suivi et de la surveillance biologique chez les patients covid19 + à domicile est de plus de trois fois par semaine sur 14 jours.

Nous avons peur et heureusement car nous nous questionnons sur les gestes pratiqués : si on a tout bien fait et a-t-on touché ceci, cela ?… Avons-nous bien désinfecté la sacoche ? La famille, le patient ont-ils bien compris les consignes de confinement, les précautions à mettre en oeuvre à la maison pour les proches… Nous rassurons, nous prévenons qu’il est possible de nous rappeler si une question, un problème se posaient.
Autre difficulté : les auxiliaires de vie ne se déplacent presque plus, voire plus du tout chez les patients en perte d’autonomie. Nous voyons s’accumuler notamment chez les patients psy la vaisselle, la saleté, le linge sale etc. Même la caisse du chat n’est plus vidée…
Les kinés ne viennent plus à domicile, nos patients hémiplégiques, parkinson, pathologie rhumatismale invalidantes, après plus de dix jours de confinement tous se raidissent. Nous avons de plus en plus de mal pour les mobiliser, les laver et leur moral est en berne.

De quoi auriez-vous besoin ?

Sur le grand briançonnais, nous essayons avec les libéraux de la santé, pharmaciens, médecins, cabinets infirmiers, kinés, de monter une CPTS et nous sommes identifiables par l’ARS Gap. De ce fait toutes les infos sérieuses des Ordres et des ARS, URPS, Haut Conseil de santé, ministère des Solidarités et de la Santé circulent sur notre email CPTS. Les médecins qui ont moins de consultations redistribuent les masques là où il y a pénurie, pareil pour le gel hydroalcoolique.
Une équipe dédiée d’IDEL pour covid19+ sur la base du volontariat s’est montée sur chaque
secteur.

La solidarité prime.
Nous demandons à être testés pour être soulagés psychiquement et travailler avec moins de stress, sans diminuer notre vigilance et tout en continuant à pratiquer les bons protocoles barrières à cette propagation du virus. Nous craignons pour nos familles, nos proches et nos patients fragiles.
Nous avons besoin de connaître la vraie durée de vie de ce virus. Dans une voiture, est-ce que la désinfection du volant et du levier de vitesse est suffisante ? Quand on a marché sur un sol carrelé chez un patient symptomatique, nos chaussures vont-elles garder sous la semelle ce virus ? Les pédales de nos voitures sont sûrement contaminées. Les DASRI que nous transportons pendant 3 heures dans l’air confiné de l’habitacle transportent probablement aussi le virus.

MARINE Dans Paroles d’infirmiers, nous donnons la parole à Marine, infirmière en EHPAD en Ardèche.

Comment se passe votre quotidien ?

« Je travaille dans un EHPAD dans lequel vivent 80 résidents. Dès le début du mois de mars, nous avons commencé à avoir des cas de fièvre. A partir de la 4ème, nous avons fait une déclaration à l’ARS qui est restée sans réponse. Notre demande de confiner les résidents en chambre a été refusée. A croire qu’on ne prenait pas vraiment la mesure de ce qui se passait. Personne ne savait s’il s’agissait de la grippe ou d’autre chose. Pour mémoire, nous étions au début de l’épidémie et nous n’étions pas aussi avertis que nous le sommes aujourd’hui.

Petit à petit, plusieurs des résidents ont commencé à aller très mal. C’est une population fragile. Nous avons commencé à devoir envoyer deux résidents à l’hôpital dont l’un est décédé en moins de 48h. Trois autres résidents ont finalement pu être testés mais nous avons dû attendre les résultats pendant une semaine.
Pendant cette attente, nous sommes arrivés à 20 cas symptomatiques. On a commencé à enchainer les heures supplémentaires. Il n’y avait plus d’infirmière de nuit et on ne pouvait pas laisser les aides-soignantes seules.

L’hôpital a fini par nous indiquer que tous les résidents testés étaient positifs.
A partir de ce moment là, les choses ont un peu changé. Nous avons pu confiner les résidents en chamnre. Nous avons été livrés en masques chirurgicaux (mais pas en FFP2). Nous venions de passer dix jours à travailler sans protection, simplement avec des fonds de stocks récupérés de ci de là, grâce à des collègues.
Au total, à ce jour (NDLR le 30 mars), nous comptons 17 décès, 3 résidents sont en fin de vie à l’hôpital et 3 se maintiennent en service covid à l’hôpital. »

Quelles difficultés rencontrez-vous ?

« Ça a été très dur parce que nous avons très peu de moyens. Les médecins traitants ne voulaient plus venir sur l’EHPAD. Nous avons regardé mourir nos résidents d’OAP (NDLR oedème aigu pulmonaire), de détresse respiratoire, d’hémorragies. Il y a eu une période où nous avions deux décès par jour. Nous avions très peu de médicaments. Heureusement nous en avions gardé.
Nous avons réellement vécu 15 jours de cauchemars. Et je dois avouer que nous avons eu des moments d’épuisement et de découragement.

Nous devions aussi gérer les familles, inquiètes, et qui n’avaient plus le droit de venir visiter leurs proches. Elles nous appelaient tous les jours pour prendre des nouvelles.
Au final 8 collègues ont été testés positifs dans l’équipe (cuisine et soignants). Ils n’ont été testés que parce qu’ils présentaient des symptômes. Il n’y a pas eu d’arrêt parmi les infirmières et heureusement les aides-soignants ont pu être remplacés. C’était vraiment difficile de réussir à gérer les situations de fin de vie, tout en faisant attention à ceux qui étaient confinés sans symptôme. Même la secrétaire administrative de l’EHPAD nous a aidée en s’occupant d’accompagner des patients sains sur la terrasse.
Tout l’équipement que nous avons reçu est issu de dons : surblouse, charlottes. Les lunettes, nous les avons trouvées dans un magasin de bricolage. Je ne pourrai jamais assez remercier tous ceux qui nous aidés à les obtenir. »

De quoi vous auriez besoin ?

« Ce dont nous avons besoin avant tout ce sont des masques FFP2. L’ARS n’en fournira pas. Elle considère que les masques chirurgicaux sont suffisants.
Nous aurions aussi besoin de médicaments, de protocoles pour les soins palliatifs. Les médecins nous ont fait des ordonnances pour que nous puissions en avoir mais il n’est pas toujours facile de s’en procurer.
Il faudrait aussi élargir les dépistages. Tous les patients qui sont décédés au sein de l’EHPAD n’ont pas été testés.

L’après va être compliqué à gérer, tant pour les patients que pour nous. Une psychologue va nous suivre. Il me semble que cela va être utile à beaucoup de monde.

Ce qui se passe en ce moment montre à la France que les soignants ne faisaient pas grève ces derniers mois pour leur propre personne mais pour l’ensemble de notre système de santé. La preuve est là. Avec un peu de chance, peut-être que de tout cela sortiront des réformes appropriées et qu’on arrêtera de brader la santé… »
NB : A date du 09 avril, l’Ehpad dans lequel exerce Marine compte 20 décès, 2 résidents en fin de vie et 10 personnels positifs… mais aussi un retour d’hospitalisation, guérie !! Et 2 autres qui doivent rentrer ces prochains jours.