”D’une philosophie de la demande à une philosophie de l’offre” — gouvernement.lu // Le gouvernement luxembourgeois

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paperJam: Le logement est en crise au Luxembourg? 

Henri Kox: Le logement est en crise à cause de la rupture entre demande et offre; le logement est en crise pour ceux qui ne trouvent plus d’habitation abordable, là oui. Et c’est cette crise qu’on veut résoudre en proposant plus de logements à prix abordable. Les réponses qu’on veut apporter tiennent la route, comme cela a été démontré dans de grandes villes comme Vienne. Mais là-bas, ils ont commencé il y a 100 ans. 

paperJam: Vous avez pris officiellement vos fonctions le 11 octobre. Quelle est votre vision pour votre ressort ministériel? 

Henri Kox: Nous dépendons encore aujourd’hui d’une réglementation qui date de 40 ans: la loi de l’aide au logement du 25 février 1979. Cette loi parle d’une subvention étatique pour les communes, de subventions pour les constructions d’ensembles, d’aides individuelles… Or, au cours de ces 40 dernières années, on a plutôt misé sur la demande, avec des incitations fiscales, des primes d’aides individuelles, d’autres en direction des communes. On n’a donc pas su résoudre les problèmes liés à la demande de logements à prix abordable. Je compare la société luxembourgeoise à une maison: si on ne veut pas de fissure, il faut de bonnes fondations. Et ces fondations doivent être le logement abordable et le logement locatif. La nouvelle coalition a donc misé sur cette priorité. 

paperJam: Comment définissez-vous ce logement abordable? 

Henri Kox: Aujourd’hui, de nombreuses personnes gagnent trop d’argent pour avoir un logement social, mais pas assez pour accéder au marché privé. Une des réformes que nous entamons concerne justement les critères définissant qui sont les bénéficiaires en droit d’occuper un logement abordable. Nous allons réviser la classification des déciles (les tranches de revenus, ndlr) afin que plus de foyers puissent avoir accès à un logement abordable. La création de logements à prix abordable doit aussi être une initiative du secteur privé…Nous avons donc réalisé un atelier interactif pendant la Semaine du logement pour déterminer quels seront les critères qui rendront des entreprises éligibles à la construction de logements à coût abordable, et donc à des aides publiques. Aujourd’hui, si un promoteur privé veut investir dans la construction de logements abordables, il reçoit 75% du prix de la construction en subvention et a le droit de les revendre au prix du marché après 20 ans. Cela n’est plus acceptable. C’est pour cela que nous avons demandé à changer la durée de 20 ans à 40 ans, puisque notre volonté est de conserver le plus longtemps possible, idéalement pour toujours, ces logements dans le parc étatique ou communal. Il faut donc discuter de la subvention et du gain obtenus par le privé, et ces discussions sont bien avancées. Nous voulons être plus flexibles, mais avec un schéma qui sera plus transparent et reproductible pour tout le monde, d’après les mêmes critères, et gérer l’argent public en bon père de famille. 

paperJam: Les réformes à mener sont nombreuses. Qu’en est-il des échéances? 

Henri Kox: Je veux aller le plus vite possible. Tout devrait être fait depuis… hier!  La loi de 1979, le bail à loyer, le Pacte logement, les nouvelles formes de logements comme les colocations intergénérationnelles, le droit de préemption… toutes ces réglementations doivent être réformées. On va cependant agir étape par étape. Je crois que si cette coalition réussit à faire une refonte totale des réglementations et lois qui datent de 40 ans, alors nous aurons réussi beaucoup. Il faut surtout inverser la tendance, passer d’une philosophie de la demande à une philosophie de l’offre, en gardant un équilibre entre les deux. On ne supprimera pas tout ce qui concerne la demande, car il y aura toujours des personnes qui voudront, de manière légitime, se construire une maison individuelle. On doit ensuite discuter de l’offre et des instruments qui sont derrière. Ce ne sera pas si facile, car il y aura des réticences au niveau communal, je le sais. C’est pourquoi Taina Bofferding (ministre de l’intérieur, LSAP) va opérer une réforme de la loi communale. Et je suis heureux que la réforme de la Constitution ne soit pas totalement stoppée par le CSV, car il y sera inscrit un droit au logement décent. 

paperJam: 8% des terrains restent encore entre les mains publiques. Est-ce suffisant pour répondre aux besoins ou faut-il envisager d’en acheter d’autres?

Henri Kox:  Mobilisons déjà ce que nous avons et augmentons en parallèle les surfaces publiques. C’est pour cela que j’ai présenté, conjointement avec le ministre des Finances Pierre Gramegna (DP), un projet de nouvelle loi portant sur la création d’un fontis spécial de soutien au développement du logement. Jusqu’à présent, nous avions plusieurs articles non limitatifs dans la loi budgétaire, qui seront désormais regroupés au sein du budget en vue de la création d’un fonds spécial pour le logement, qui servira à l’acquisition de terrains. Il faudra également utiliser le droit de préemption quand cela est possible pour récupérer des terrains et des logements, qui pourront alors être payés par ce fonds d’acquisition étatique. C’est seulement grâce à l’utilisation de tous ces instruments que nous arriverons à une augmentation substantielle. 

paperJam: Pensez-vous qu’une augmentation du périmètre constructible des PAG soit nécessaire? 

Henri Kox: La priorité est la mobilisation au sein du périmètre constructible déjà existant dans les différents PAG. Mais je ne suis pas contre une augmentation, si les conditions sont remplies. Nous avons prévu, dans l’accord de coalition, d’amender et de compléter la loi concernant les contrats d’aménagement (Baulandverträge) par une obligation de construction; sinon, le terrain sort du périmètre constructible. Nous sommes aussi en train de discuter du plan sectoriel logement pour les projets d’envergure: nous souhaitons que 30% de ces surfaces soient réservées aux logements abordables. Je souhaite que cette même philosophie soit appliquée aux Baulandverträge, c’està-dire que si de nouveaux terrains entraient dans le périmètre constructible du PAG, alors au moins 30 % seraient obligatoirement dédiés au logement abordable et, si possible, mis entre les mains publiques, qui les achèteront au prix juste. Dans ces conditions, je pourrais être favorable à l’agrandissement des PAG. 

paperJam: Et pour le foncier privé, comment faire pour arriver à le libérer? 

Henri Kox: Il faut revoir la fiscalité dans le même contexte. Est-ce que la fiscaillé, qui est aujourd’hui en vigueur va dans le sens de notre philosophie? Ou, au contraire, accélère-t-elle l’augmentation des prix? Pour moi, le quart-taux a accéléré l’augmentation des prix. C’est pour cela que nous travaillons avec le ministère des Finances pour revoir toute la fiscalité dans le cadre de la réforme fiscale. Il existe une loi qui dit que si un privé vend son terrain au public, il ne paie aucun impôt sur la plus-value. Cet instrument doit être mieux connu pour que les privés aient aussi le réflexe de vendre au public puisqu’ils y ont un intérêt financier. On peut aussi revoir les taxes, mais cela ne va pas faire évoluer l’offre de logement abordable. L’impôt foncier est en train d’être discuté, tout comme une taxe à l’échelle nationale sur les Baulücken, puisque la taxe communale n’a pas donné les résultats escomptés. Pour moi, les taxes ne sont néanmoins pas une finalité pour avoir une offre de logement abordable. À travers les taxes, il est certain que l’État aura des moyens supplémentaires, mais si l’État n’investit pas dans l’abordable, il n’y aura pas de résultat. Nous avons donc besoin des deux: une politique cohérente, les instruments qui vont avec cette politique et, à côté, le volet fiscalité qui ne doit pas être contreproductif, mais aller en parallèle de cette politique. 

paperJam: Est-ce que les chiffres récemment dévoilés par le Liser sur les personnes qui détiennent la propriété foncière vous ont étonné? 

Henri Kox: Je le savais déjà. Mais il faut toujours être vigilant et regarder un peu dans le détail cette étude et voir où se trouvent ces terrains.  Il y a de grandes disparités nationales entre les prix de la ville et ceux du Nord. 

paperJam: Cela veut dire que l’avenir du logement pour le Luxembourg se trouve dans le nord du pays? 

Henri Kox: Non, il faut une mixité. L’aménagement territorial a sa part à jouer avec la mobilité. Si on choisit de développer le Nord au niveau du logement, il faut aussi y créer des postes de travail. Une autoroute ne suffit pas, sinon, on crée juste un village-dortoir.

paperJam: Au contraire, vous voulez des quartiers mixtes? 

Henri Kox: Oui, c’est ce que nous voulons faire avec les plans sectoriels qui seront bientôt en vigueur. Il faut avoir les pôles de développement à côté des pôles de logement, éviter que tout le monde soit obligé de converger vers la ville. Ce qui complique la situation à Luxembourg-ville, c’est que pendant 20 ou 30 ans, le nombre de nouvelles constructions dédiées à l’habitation n’a pas augmenté au même rythme cite la population. 

paperJam: Est-ce que le recensement des logements vides est toujours d’actualité? 

Henri Kox: Oui, car j’ai besoin de chiffres pour bien faire les choses, savoir où commencer à tourner les vis. Si on les tourne toutes ensemble, cela ne peut pas fonctionner. Pour la première fois il y a quelques semaines, le Statec et le Liser étaient présents à une commission logement. Il y a eu beaucoup de questions de la part des députés pour savoir comment avoir encore plus d’évaluation des maisons et des appartements vides. Une nouvelle réunion sera mise en place d’ici peu pour estimer les instruments à mettre en place et avoir des chiffres plus viables. La Ville de Luxembourg a déjà fait ce recensement, mais elle s’est retrouvée bloquée à la fin au niveau juridique. On doit donc y travailler. 

paperJam: Les marchands de sommeil sont une réalité aussi au Luxembourg: faut-il renforcer le cadre législatif? 

Henri Kox: C’est déjà fait puisque la loi sera votée avant la fin de l’année. Il y a un règlement grand-ducal ayant passé le cap du gouvernement qui indique qu’il ne peut y avoir plus de deux personnes dans une seule pièce. Tout cela est mieux défini.. Mais une nouvelle fois, ce sera aux communes de mener les contrôles, et notre rôle est de les aider. Comme bourgmestre, j’ai fait fermer deux maisons, et d’autres communes le font déjà. Là, le Pacte logement apporte aussi des réponses. Je parle donc d’une responsabilité partagée à l’égard de ce problème qui est terrible. Il ne faut pas oublier non plus que ce phénomène est arrivé aussi via ce qu’on appelle les ”chambres à café” (des chambres louées au-dessus des établissements horeca, ndlr). Les grandes firmes propriétaires ont donc aussi une responsabilité. 

paperJam: Ce sera discuté lors de la refonte du bail à loyer? 

Henri Kox: En effet, puisqu’il s’agira de déterminer ce qu’est la cohabitation, et comme la nouvelle loi définira notamment les conditions de salubrité, on va résoudre le problème. 

paperJam: L’idée de cités ouvrières proposée notamment par Roland Kuhnvous séduit-elle? 

Henri Kox: Je ne veux pas dire que l’idée est exclue, mais je ne veux pas financer des ghettos. Il faut une finalité de logement abordable, une volonté de mixité… Si on trouve des solutions pour cela, si c’est totalement transparent quant aux personnes qui pourront y résider, si c’est reproductible avec la même philosophie, je pense qu’on peut entamer cette discussion. 

paperJam: Le logement doit être source de cohésion sociale? 

Henri Kox: Et pas de fracture, comme on l’a vu en France et dans différentes grandes villes. Le principe des HLM était terrible, un échec dès le début… C’est pour cela que nous revoyons la mixité sociale et que nous cherchons à la promouvoir Le Kirchberg devra devenir un exemple, tout comme Wiltz ou Dudelange. On ne peut plus dire qu’à un endroit on fait 1000 logements et que ce n’est que du social. Il faut aussi mixer les générations. Et si un jour des entreprises construisent des logements, la philosophie devra aussi être la même. 

paperJam: Le secteur de la construction, des architectes et des ingénieurs est totalement saturé au niveau du travail. Si on veut initier cette nouvelle politique, comment peut-on la gérer? 

Henri Kox: La seule chose que je veux changer, c’est que l’on construise des logements abordables. Pour moi, on construit assez. Je lis aussi ces chiffres qui disent qu’il faut 6.500 logements en plus par an. Mais je veux surtout que les 10% de logements abordables qui sont déjà inscrits à ce jour dans la loi soient appliqués! 

paperJam: Logement abordable et logement de qualité, c’est conciliable? 

Henri Kox: Évidemment! La qualité de vie est un pilier essentiel et elle ne peut être assurée dans une boîte. Mais il y a aussi la question de l’efficience. Il y a sans doute des gains à faire au niveau de la standardisation, des procédés. Mais je ne veux pas qu’on touche à la qualité de construction. 

paperJam: Il est évidemment hors de question aussi qu’on touche à la qualité de l’environnement? 

Henri Kox:  J’entends souvent: l’environnement bloque tout. Mais non! Il ne faut pas de guerre entre logement et environnement. Tout doit être résolu en même temps. J’ai été rapporteur de la loi sur la protection de l’environnement. On peut construire sur des terrains vierges, mais on doit y intégrer des points écologiques. L’environnement doit être inclus dans nos projets. Il y a la qualité de vie dans les immeubles, mais aussi en dehors. De là, on en vient à la densification du logement. Si on arrive à densifier l’habitat, les espaces extérieurs, publics, seront plus grands, de meilleure qualité…: du vert et une mobilité réduite. 

paperJam: C’est beaucoup de pression d’être ministre du Logement au Luxembourg? 

Henri Kox: Regardez: mon sac de sport est là et je suis allé nager avant de vous recevoir. Plus sérieusement, je suis très optimiste, j’ai beaucoup travaillé dans ce domaine et j’ai envie de changer les choses, également grâce à cette équipe autour de moi. Tout le monde a conscience, au sein des ministères du Logement et de l’intérieur, qu’il faut maintenant concrétiser. Après, les gens jugeront, oui. Mais moi, je m’en tiens à ma philosophie et je veux avancer. 

paperJam: Avez-vous hésité quand le parti vous a proposé de prendre le relais de Sam Tanson (Déi Gréng), devenue ministre de la Justice suite aux soucis de santé inopinés de Felix Braz? 

Henri Kox: Je n’étais pas demandeur. Mais le congrès du parti a montré qu’il avait confiance en moi. Je crois connaître le domaine, j’ai été le négociateur des Verts durant les discussions pour la future coalition… Je compare un peu ce qui m’est arrivé avec l’lronman de Remich que j’ai fait trois fois. Durant ces six heures d’effort, il y a des hauts et des bas. La nage, c’est terrible, on reçoit des coups… Le vélo, on s’envole. Puis la course, c’est horrible. Mais le plus important est d’arriver au bout. Et je pense que cette endurance, je peux l’apporter dans ma politique. Cela fait 20 ans que je suis en politique, au plus haut niveau, avec des hauts et des bas au niveau communal, des déceptions énormes… Je sais ce que les gens attendent, mais je garde le cap. 

paperJam: Vous aimez le travail en équipe? 

Henri Kox: Je ne me vois pas comme le grand gourou du ministère. Bien entendu, quelqu’un doit décider à un moment, et c’est mon rôle. Et je serai jugé d’après le choix effectué. Mais pour en arriver là, il faut jouer en équipe, avoir du feed-back. 

paperJam: Comment travaillez-vous avec vos collègues des autres ministères, dont ceux de la Mobilité et du Développement durable? 

Henri Kox: Tous les mois, je rencontre les ministres de l’Aménagement du territoire, de l’Environnement et de la Mobilité, qui, par chance, sont tous Verts. Mais je collabore aussi beaucoup avec la ministre de l’intérieur, Taina Bofferding, avec qui je m’entends très bien. L’engrenage entre nos deux ministères est très important puisque la majorité des réglementations ne se fait pas au sein du ministère du Logement, mais au sein du ministère de l’intérieur. Enfin, les autres partenaires privilégiés pour le logement sont les communes, car ce sont elles qui autorisent les constructions, augmentent le taux de terrains constructibles, font les règlements des bâtisses. Ce sera un autre de mes défis: que le ministère et les communes jouent en équipe.