International – Josep Borrel : Miser sur la puissance européenne

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BRUXELLES – Les bouleversements géopolitiques dont nous sommes témoins aujourd’hui mettent en lumière l’urgence qu’il y a pour l’Union européenne à trouver sa place dans un monde de plus en plus marqué par des politiques axées sur la force brute.
Nous sommes entrés dans une ère de concurrence stratégique, où certains dirigeants n’hésitent pas à recourir à la contrainte et à détourner des instruments, économiques notamment, pour en faire des armes. Nous autres Européens devons adapter nos schémas mentaux pour aborder le monde tel qu’il est et non tel que nous aimerions qu’il soit. Pour éviter d’être la perdante de la concurrence à laquelle se livrent les États-Unis et la Chine, l’Union européenne doit réapprendre le langage de la force et se considérer comme un acteur géostratégique de premier rang.

Relever ce défi peut certes sembler difficile, à première vue. Après tout, l’Union n’a-t-elle pas été créée pour mettre fin aux politiques fondées sur la force? Elle a instauré en son sein la paix et l’état de droit en dissociant le pouvoir de contraindre, d’une part, du pouvoir économique, du pouvoir réglementaire et du pouvoir de convaincre, d’autre part. Nous sommes partis du principe qu’un modèle axé sur le multilatéralisme, l’ouverture et la réciprocité était la panacée, non seulement pour notre continent, mais aussi pour le reste du monde.

Il en est, hélas, allé tout autrement. La réalité s’avère bien plus cruelle et nombreux sont les acteurs mondiaux prêts désormais à faire usage de la force pour parvenir à leurs fins. Jour après jour, on ne compte plus les outils économiques, les flux de données, les technologies et les politiques commerciales détournés à des fins stratégiques.

Quelle attitude l’Europe adopte-t-elle face à ce monde nouveau? D’aucuns prétendent que la politique étrangère de l’Union ne portera jamais ses fruits, car l’Europe serait trop faible et trop divisée. Notre crédibilité collective pâtit, de toute évidence, du désaccord des États membres sur les grandes lignes d’action à suivre. Parfois, nous ne sommes d’accord que lorsqu’il s’agit d’exprimer nos craintes, cette belle unanimité volant en éclats dès qu’il est question de s’entendre sur des solutions. Avec la règle de l’unanimité, il est difficile de parvenir à des accords sur des questions décisives et le risque de paralysie est toujours présent. Les États membres doivent prendre conscience du fait qu’en utilisant leur véto, ce n’est pas juste l’Union qu’ils affaiblissent, mais eux-mêmes également. On ne saurait en outre prétendre vouloir que l’Europe joue un plus grand rôle dans le monde sans s’en donner les moyens.

L’Europe doit éviter les deux écueils que sont la résignation et la dispersion. La résignation revient à penser que les problèmes mondiaux sont bien trop nombreux ou trop distants pour que l’ensemble des Européens se sentent concernés. Pour développer une culture stratégique commune, il est essentiel que tous les Européens comprennent le caractère indivisible des menaces qui pèsent sur la sécurité. Penser que la situation en Libye et au Sahel ne concernerait que les pays du pourtour méditerranéen est aussi absurde que de penser que la sécurité des États baltes ne concernerait que l’Europe orientale.

La dispersion consiste à vouloir être présents partout, en faisant part de nos inquiétudes et en faisant preuve de bonne volonté, tout en dispensant force aide humanitaire et aide à la reconstruction. C’est comme s’il était dans l’ordre des choses que les grandes puissances brisent impunément la vaisselle et que l’Union doive toujours payer les pots cassés. Il nous faut fixer clairement nos objectifs politiques et avoir une vision précise de toute l’étendue de nos capacités.

Nous pouvons tirer parti de notre politique commerciale et d’investissement, de notre puissance financière, de notre présence diplomatique, de nos capacités en matière de réglementation et de nos instruments, toujours plus puissants, dans les domaines de la sécurité et de la défense; nos leviers d’influence sont légion. Le problème de l’Europe n’est pas un manque de puissance. Son problème est un manque de volonté politique pour additionner ses forces, assurer leur cohérence et en optimiser les effets.

La diplomatie ne saurait réussir sans être soutenue par des actes. Si nous voulons que la trêve fragile en Libye se prolonge, nous devons soutenir l’embargo sur les armes. Si nous voulons que l’accord sur le nucléaire iranien ait des chances de survivre et soit à nouveau pleinement respecté par l’Iran, nous devons faire en sorte que ce pays reçoive quelque chose en retour. Si nous voulons que les Balkans occidentaux progressent sur la voie de la réconciliation et des réformes, nous devons leur proposer un processus d’adhésion à l’Union leur procurant des avantages progressifs. Si nous voulons que la paix soit signée entre Israéliens et Palestiniens, nous devons nous engager en faveur d’une solution négociée, acceptée par toutes les parties et fondée sur le droit international. Si nous ne voulons pas que la région du Sahel, en Afrique, devienne un espace de non-droit et d’insécurité, nous devons nous y engager davantage. Ce sont là autant d’exemples pour lesquels les États membres doivent prendre leurs responsabilités.

Mais au-delà de la gestion des crises dans le voisinage de l’Europe, il existe deux autres priorités absolues:

Premièrement, l’Union doit élaborer une nouvelle stratégie intégrée pour et avec l’Afrique, notre continent frère. Nous devons voir les choses en grand et nous servir de nos politiques en matière de commerce, d’innovation, de changement climatique, de cyberespace, de sécurité, d’investissement et de migration pour apporter de la substance à nos discours proclamant l’égalité entre partenaires.

Deuxièmement, nous devons sérieusement réfléchir à des approches crédibles pour nos relations avec les acteurs stratégiques mondiaux d’aujourd’hui que sont les États-Unis, la Chine et la Russie. En dépit de leurs différences à bien des égards, tous trois pratiquent l’élargissement de la négociation à différents domaines ainsi qu’une politique de coercition. Nous devrions apporter une réponse différenciée et nuancée, mais non moins lucide et être disposés à défendre les valeurs de l’Union, ses intérêts et les principes approuvés au niveau international.

Rien de cela ne sera facile et tout ne sera pas accompli cette année, mais l’issue victorieuse ou non des batailles politiques est fonction du cadre dans lequel elles s’inscrivent. 2020 devrait être l’année où l’Europe décide de mettre en oeuvre une approche géopolitique et de ne plus être un acteur à la recherche de son identité.