Pédophilie dans l’Eglise: les fidèles prêts à participer à l’indemnisation des victimes?

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Les évêques de France doivent décider samedi de l’éventuelle création d’un “fonds spécifique de dotation”. Il pourrait se financer par un appel aux dons des catholiques.

C’est un “geste financier” qui pourrait être lourd de sens dans la lutte pour la reconnaissance des abus sexuels au sein de l’église. Réunis en assemblée plénière à Lourdes depuis mardi, les évêques de France devront se mettre d’accord, avant samedi, sur les modalités d’une éventuelle “allocation de reconnaissance de la souffrance vécue” par les victimes. Cette “réparation financière” serait valable pour les faits prescrits par la justice, ainsi que pour les cas déjà présentés devant la justice civile. Selon Thierry Magnin, le porte-parole de la Conférence des évêques de France (CEF), ce “geste” pourrait être mis en place courant 2020, et ne serait pas une “indemnité”, mais un “forfait, dont le montant fait partie des discussions”. 

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Mais ce n’est pas tout : les évêques devront également se prononcer sur l’éventuelle création d’un “fonds spécifique de dotation”, alimenté par un appel aux dons permettant de financer cette allocation. “Les diocèses ne peuvent pas, juridiquement et financièrement, payer d’eux-mêmes. C’est pour cela qu’on se pose la question de financer le geste par des dons”, précise la Conférence des Évêques de France à L’Express, précisant ne pas avoir “plus d’informations sur cette décision, qui sera prise d’ici samedi”. Une éventualité qui pourrait bien diviser les fidèles. Interrogés par L’Express, certains catholiques y voient ainsi “le symbole de la solidarité chrétienne”, quand d’autres ne comprennent tout simplement “pas en quoi ils devraient payer pour réparer les fautes des criminels”.  

“Une démarche totalement anormale”

“La réponse financière est absolument nécessaire, c’est indéniable. Mais doit-elle vraiment être apportée par les fidèles ?” Mère de sept enfants et “catholique pratiquante”, Florence Wemaëre s’interroge. Membre de l’association Comme une mère aimante, qui accompagne notamment les victimes d’abus sexuels au sein de l’Église dans leur reconstruction, elle a été la première témoin des conséquences de tels sévices. “Les victimes investissent parfois des sommes astronomiques dans des années de thérapie, pendant que d’autres sont tout simplement incapables de travailler, traumatisées par les actes qu’elles ont subis”, raconte-t-elle à L’Express. “Une indemnisation, qui du même coup apporte une certaine reconnaissance de leur douleur, doit effectivement avoir lieu”, juge-t-elle. 

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“Mais appeler les fidèles aux dons pour assurer un tel fonds est une démarche qui me paraît totalement anormale”, tranche la mère de famille, pour qui “les criminels sont les premiers à devoir répondre de leurs actes devant la justice”. “Avant de faire appel aux dons des fidèles, l’Église doit d’abord formuler de manière claire que ceux qui commettent ces abus sont responsables, pénalement et financièrement. Chose qu’elle ne fait pas actuellement”. Pour Florence Wemaëre, si l’Église décide ensuite de compléter cette indemnisation, elle doit le faire “en utilisant les fonds dont elle dispose déjà […] mais en aucun cas appeler les fidèles à financer les indemnités d’agressions qu’elle a elle-même parfois couvertes” .  

Une position partagée par Stéphane*, aumônier et membre de l’association Jeunesse indépendante chrétienne. “Je ne suis pas enthousiasmé par cette éventualité, qui est pour moi une manière de se dédouaner de problèmes qui devraient être réglés par la justice, et non par les dons des fidèles”, explique-t-il. “Je ne vois pas en quoi les fidèles devraient financer les erreurs commises par ces prêtres déviants, et en tant que fidèle, je ne risque pas de faire un don là-dedans”, assure ce catholique, qui souhaite garder l’anonymat. “C’est parfaitement inadapté : il y a un droit pénal en France qui peut régler cette question, l’Eglise doit simplement amener les criminels devant cette justice”, abonde-t-il.  

“Symbole de solidarité chrétienne”

Pour d’autres, cet appel aux dons est justifié. “Je préférerais une prise de conscience collective et des déclarations fortes, mais je fais suffisamment confiance à l’Institution pour trouver une solution juste et équitable lorsque la justice civile n’est pas suffisante”, nuance ainsi André Faye, membre de l’association Vivre ensemble l’Évangile d’aujourd’hui (VEA). “Je reste persuadé qu’il existe dans ces affaires une co-responsabilité de l’Église, mais je fais partie d’une communauté, et j’aide donc cette communauté si on me le demande”, explique-t-il.  

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Même son de cloche pour Camille Savers, président de la Jeunesse étudiante chrétienne, qui voit avant tout dans ces dons “un symbole de la solidarité chrétienne”. “Les principaux responsables doivent effectivement assumer leurs actes, mais les fidèles peuvent aider à les réparer”, estime-t-il, qualifiant même l’initiative des Évêques de France “d’acte de responsabilité”. “Ils prennent la responsabilité d’actes causés par une minorité de l’Église. Cet acte est courageux et juste à la fois”, assure le jeune homme. 

“L’Église n’est financée que par des dons”

“La réponse financière ne me paraît pas forcément être la meilleure, ni la plus évidente, et on ne doit pas tomber dans un système de monétarisation de la souffrance”, estime de son côté Jérôme Deschard, président du Mouvement chrétien des retraités. “Mais depuis la loi de 1905, l’Église n’est financée que par les dons, et si elle veut indemniser les victimes d’abus, elle devra effectivement compter sur cet argent”, rappelle-t-il à L’Express. 

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“Si l’Église souhaite vraiment mettre de telles indemnisations en place, elle devrait prendre le temps de réfléchir à tous les tenants et les aboutissants, pour faire les choses bien”, conclut Florence Wemaëre. “Il faudrait peut-être se poser la question d’un tribunal indépendant, pour que la question soit traitée d’un point de vue canonique lorsqu’elle ne peut plus l’être d’un point de vue juridique, pour que l’appréciation soit juste”, estime-t-elle.  

Pour Éric de Moulins-Beaufort, président de la CEF, la révélation des abus sexuels et des abus de pouvoirs commis par des prêtres à l’encontre de mineurs exige en tout cas “un travail continu de la part des évêques.”https://www.lexpress.fr/”Nous y sommes engagés. Nous allons le poursuivre et nous prendrons le temps nécessaire jeudi et vendredi”, a-t-il déclaré ce mardi lors de son discours d’accueil.